Youenn Lebeau, hors d’atteinte (2e partie)

Youenn Lebeau / Combattant-entraîneur-manager de MMA

Certains les comparent à des combats de coqs ou de chiens comme Chantal Jouanno, ancienne ministre des sports, pourtant 13 fois championne de France de karaté. D’autres n’hésitent pas à pousser le cliché encore plus loin.

Comme Jean-Luc Rougé, le président de la Fédération française de judo, qui à l’antenne d’une chaîne de télévision déclare que « ces nouvelles disciplines semblent sorties de jeux vidéo. On a mis des gens assez stupides pour se massacrer devant tout le monde dans une cage et on s’est dit que si on les payait bien, ils allaient accepter. Le sport n’est pas la guerre ! On doit pouvoir se serrer la main et aller boire une bière à la fin » La réalité est tout autre et Youenn Lebeau l’atteste. « Il m’est souvent arrivé de prendre un verre avec des adversaires. On a tellement peu de moyen que tout le monde est logé dans le même hôtel. Ce n’est pas rare de voir les mecs prendre leur petit déjeuner ensemble au lendemain d’un combat. »

Le MMA gêne, c’est une certitude, et cette débauche de moyens médiatiques pour prouver la dangerosité de la pratique laisse perplexe.

« En France, on a peur de la nouveauté,  témoigne Youenn. Au Japon, pourtant patrie du judo, les combattants sont fiers de venir défendre leur pratique au MMA. Le judoka va vouloir prouver au boxeur que sa technique est la meilleure. Chez nous, on a juste peur de perdre des licenciés au profit du MMA. »

Qui se rappelle qu’en 1976 Mohamed Ali a défié Antonio Inoki, un catcheur japonais ? C’était il y a quarante ans et pourtant le plus grand boxeur de l’histoire posait déjà les bases du futur MMA sans que personne n’y trouve à redire.

A ces jugements faciles, Youenn y oppose les valeurs défendues dans les clubs où quelques 50.000 pratiquants officiels s’affrontent dans le plus pur esprit sportif. « Le MMA c’est un sport individuel mais où tu ne peux pas gagner sans l’équipe qui t’a poussé pour en arriver là. On a besoin de tout le monde. Du gars de 40 piges qui ne fera jamais de compétition mais qui va se dépouiller pour servir de sparring partner, au jeune qui sera sur le ring. » youenn-lebeau-bd-1296

Youenn le sait, pour ces gamins qui franchissent la porte de la salle, il est plus qu’un simple entraîneur. Pour autant, l’homme est humble et ne se revendique de rien : « Je ne suis pas éducateur, c’est un métier et ce n’est pas le mien. Sans doute pour certains, nous sommes des repères à des moments où ils en ont besoin mais avant tout, nous sommes là pour qu’ils puissent pratiquer leur passion. »

L’ambition est simple et saine et quand on prend le temps de l’écouter, il dispense un discours à l’humanité rafraîchissante. « On n’a jamais voulu avoir notre salle dans un quartier. D’abord parce qu’on ne veut pas être associé à un quartier, et puis parce qu’on veut surtout que les jeunes en sortent et se confrontent à des personnes qui viennent d’ailleurs. Dans ma salle, j’ai des jeunes de Malakoff et de Bellevue et je n’ai aucun problème. Ici, c’est un terrain neutre. »

Dans une société où le vivre-ensemble devient une problématique récurrente et où la peur de l’autre gangrène le quotidien, Youenn applique dans sa salle ce que beaucoup peinent à comprendre : le respect de la différence.

Pour interdire la pratique, l’Etat a eu recours en octobre dernier à un décret ministériel ubuesque, jugeant la pratique comme « attentatoire à la dignité humaine ». Personne ne s’est, en revanche, émue de la déclaration du président de la fédération de judo qui comparait le MMA à un « un repère de djihadistes ». L’attaque est déplacée, violente, et ses effets dévastateurs sur l’opinion publique. Pour Youenn, son sport dérange : « En France, on aime bien mettre les gens dans des cases, mais nous, on entre dans aucune donc ça gêne. Notamment à la tête des grandes fédérations comme celles de judo qui veut garder sa popularité et qui a peur de voir ses combattants partir au MMA. »

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La comparaison aux djihadistes, aux coqs ou aux pitbulls, Yoon, comme l’appelle ses amis, préfère désormais en rire. « On a calculé que le MMA subit une attaque dans les médias tous les trois mois. Donc maintenant on laisse filer. Est-ce que notre sport est violent ? Oui, bien sûr, mais le rugby, c’est pas violent ? On repasse en boucle les même images de MMA, les mêmes KO depuis plus de 20 ans mais si tu regardes une vidéo des plus beaux buts de foot et que tu t’en tiens à ça, tu te dis que les gardiens et les défenseurs, ils servent à rien, non ? Or, un match de foot c’est bien plus que ça. Et bien nous c’est pareil, pour une arcade en sang et un KO montés en boucle à la télé ou sur internet, combien de combats sans blessures ? »   C’est un fait, le MMA se structure. Les arbitres se professionnalisent et les règles changent afin de protéger les combattants. On est loin du cliché que les médias veulent bien montrer dès qu’on évoque ce sport.

youenn-lebeau-bd-1283Youenn, lui, savoure son plaisir. En transmettant sa passion. En partageant son plaisir avec ses élèves. En voyant ces jeunes des quartiers discuter et échanger avec des personnes issues d’origines et de milieux divers.

« Il faut qu’on arrête de nous faire croire que tous les gamins des cités vont finir champion ou éducateur sportif, peste l’entraîneur  nantais.  Arrêtons de les ramener à leurs origines pour commencer. Laissons-les faire leur vie, devenir ce qu’ils ont envie de devenir. Profiter de leur sport.».

A ceux qui auraient des craintes, il a un argument simple : « Venez essayer une ou plusieurs séances. Je suis sûr que tout le monde peut s’exprimer et trouver son compte quel que soit son âge ou sa morphologie. »

Dans un dernier éclat de rire, Yoon balance : « N’ayez pas peur, ici c’est cool, on se marre bien et en plus on a des gâteaux toute l’année entre les fêtes de Noël, l’Aïd, etc… » Preuve supplémentaire de l’ouverture d’esprit du MMA, même la barrière de la religion n’a pas résisté à la pratique. Au moment de se quitter, il avoue. « Ça me manque les combats. Cette adrénaline, il n’y a que dans le boulot que je la ressens. Quand tu vois les rouleaux de feu et qu’il faut que tu t’y colles.  Quand tu entres sur un ring, tu sens ton cœur qui bat. Entraîneur, c’est pas le même stress. » Pour autant, le manager qu’il est devenu s’est vite pris au jeu. Au lendemain de  notre rencontre, Youenn a pris l’avion direction la Jordanie pour un gala  avec Amine Ayoub, jeune combattant nantais à l’avenir prometteur. Un gamin passé par là avec son scooter, qui un jour a franchit la porte de l’United Fight Team et a croisé la route de Youenn Lebeau. Sans aucun préjugé, sans aucune crainte.

Texte / Julien Chesneau – Crédit Photo / Jean Le Boulanger